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Concours citoyenneté Européenne 2012

Les élèves de 3° vont rencontrer, cette année,

  • Allessandro Perissinotto, enseignant, traducteur et auteur italien,
  • et Velibor Colic, écrivain bosniaque réfugié en france depuis 1992,

 sur les textes desquels ils travaillent pour réaliser leur propre projet d’écriture à propos de leur vision de l’Europe.

Pour lire les textes proposés par les auteurs …

Texte support d’Alessandro Perissinotto :

Pour Noël, pendant des années, mon père m’a offert un pull-over ; il le fait toujours, même si, en ce qui me concerne, je porte rarement des pull-overs. Une fois, c’est un pull marin, une autre fois, un polaire aux couleurs voyantes, une autre fois encore un cardigan. Et voilà qu’une année, c’était en 1980, en entrant dans le salon de ma grand-mère, où nous avions l’habitude d’échanger nos vœux pour les fêtes, je m’attendais à recevoir mon paquet mou, léger, au contenu prévisible. Mais, mon tour venu, mon père m’a tendu un emballage plutôt volumineux, en forme de rouleau. Je l’ai ouvert avec une curiosité renouvelée, pour y découvrir une tente de camping. L’été suivant, j’ai mis cette tente dans mon sac à dos, j’ai acheté un billet Inter-Rail et j’ai commencé à sillonner l’Europe tout seul.

Oui, autrefois existait Inter-Rail, ça existe toujours, mais à présent c’est différent. Dans les années 1980, Inter-Rail, c’était un billet valable pour un mois, au coût modéré, qui permettait aux jeunes de moins de vingt-six ans de voyager librement sur une bonne partie des voies ferrées européennes. Sans doute était-ce même bien plus que cela. Inter-Rail offrait un moyen de conquérir le monde, c’était une sorte de baguette magique. Avec le billet, on te donnait un petit bloc avec une quantité de cases à remplir, chacune d’elles représentant un des voyages de tes rêves : il suffisait que tu y inscrives l’itinéraire que tu comptais suivre et tu étais prêt à partir. Les premiers Inter-Rails, à dix-sept ou dix-huit ans, avaient un parfum de liberté absolue ; dans le sac à dos que tu chargeais sur tes épaules, tu n’avais pas seulement toute la maison de tes vacances (tente, sac de couchage, réchaud à gaz, réserve de pâtes, sauce bolonaise de maman…), mais tu avais le sentiment de disposer de toute ta vie et de l’emporter où bon te semblait : Dublin, Édimbourg, Rovaniemi, Paris. Faire ton premier Inter-Rail, ça voulait dire devenir adulte, c’était un peu comme la première fois que tu faisais l’amour (et même, pour beaucoup, les deux événements coïncidaient). Vu de dos, le voyageur Inter-Rail se présentait comme un énorme sac à dos (celui qu’on a évoqué) au-dessous duquel dépassaient deux jambes et sur lequel s’affichaient fièrement des dizaines d’écussons des endroits déjà visités.

Mais c’est surtout le style de ce genre de voyage qui le rendait incomparable. Le voyageur Inter-Rail passait les heures du cours de religion des derniers mois d’école à projeter son itinéraire avec ses copains ; tout était prévu dans les moindres détails ; ensuite, à la première étape du voyage, il leur suffisait d’accorder crédit aux récits d’un autre voyageur d’Inter-Rail pour tout bouleverser. Et les récits ou, mieux, les exhortations des voyageurs d’Inter-Rail étaient toujours de cette teneur : « Va à Londres, là-bas la bière ne coûte rien ! », « Va à Malmö, tu vas voir de ces Suédoises ! » Et ainsi, au lieu des cinquante kilomètres que tu avais prévus pour le lendemain, tu te retrouvais à en parcourir cinq cent à la poursuite d’une émotion à l’autre bout de l’Europe. Et c’était merveilleux : tu dormais dans le train pour économiser, tu mangeais des cochonneries, tu faisais d’impossibles promesses d’amour à de jeunes inconnues et tu rentrais chez toi avec l’air d’un vétéran de la campagne de Russie, mais c’était merveilleux.

C’est grâce à ces voyages que l’Europe, de simple concept géographique, est devenue pour moi une réalité faite de personnes, de rencontres, de lieux à revoir.

C’est grâce à ces voyages que l’Europe est devenue « mon Pays ». À l’époque, les accords de Schengen n’étaient encore qu’un mirage. À chaque frontière, il y avait le rituel du passeport et des bagages ouverts, des sandwichs moisis et des chaussettes malodorantes montrés au douanier comme unique marchandise de contrebande.

Oui, il y avait un tas de frontières, et autant d’envie de les effacer, de les supprimer. Les étés de notre enfance avaient été égayées par la candeur télévisée d’une émission comme Jeux sans frontières, née, semble-t-il, d’une idée de de Gaulle pour faire de la télévision un moyen d’unifier l’Europe. Les nations, qui, vingt-cinq ans auparavant, s’étaient affrontées militairement, se défiaient à présent dans des courses en sacs ou des compétitions de tir à la corde. Je ne dis pas que c’était là l’Europe de nos rêves, mais cette utopie du « sans frontières » s’offrait à nous comme quelque chose en quoi nous pouvions croire.

Mais on finit par se réveiller après un rêve et, à l’âge adulte, on sort des utopies. Or, l’Europe d’aujourd’hui, devenue adulte, ressemble bien peu à celle que nous recherchions grâce à notre Inter-Rail. Certes, aujourd’hui nous disposons d’une monnaie unique et c’est un bien, mais l’Europe des personnes, des rencontres, des jeux, a été remplacée par une Europe de l’argent et des banques. Nous avons des satellites et des chaînes thématiques qui pourraient nous unir, mais les télévisions d’une nation n’arrivent pas, ou difficilement, jusqu’à la nation voisine. Nous avons tous les mêmes programmes télévisés, la même Télé réalité, mais nous n’avons pas une seule émission réellement européenne et le sigle de l’Eurovision, le célèbre prélude du Te Deum de Charpentier, retentit de plus en plus rarement dans nos foyers.

Qu’est-ce que l’Europe pour moi ? Quelque chose en suspens entre un projet raté et un espoir encore à réaliser. Si j’observe les gens de mon âge, je pense au projet raté, si je regarde les jeunes Européens, je cultive l’espoir qu’ils se sentent former un seul peuple.

Allessandro Perissinotto

(Traduit par Patrick Vighetti)

« L’ULYSSE ET NOUS »

Texte support de Velibor Colic

*

Présentée comme une carte notre Europe ressemble à un jeu d’enfant, quelques pouces et la Suède est en Italie, et en quelques centimètres le Montenegro s’installe en Ile-de-France. Ou une partie du Portugal qui monte en Allemagne. Vraiment rien. Un tapis de pays et de peuples, on peut dire, notre Europe ; un patchwork parfois vert, assez souvent bleu, régulièrement rouge sang. Plein de gens d’ici et d’ailleurs.

Un homme sage du Sénégal avait dit : L’étranger te permet d’être toi-même, en faisant, de toi, un étranger.

Et qui sommes-nous ?

Nous avons franchi un espace difficilement mesurable en géographie. Un monde politique et divisé ; le nord et le sud, les pays riches et les pauvres, les pays en paix ou en guerre. Nous sommes arrivés par l’eau, en traversant le ciel et la terre ; nous sommes arrivés entre les frontières, l’une après l’autre nous avons traversé des rivières. Nous sommes de partout et de nulle part ; on peut être tout le monde mais aussi personne. Nous sommes d’étonnants voyageurs, migrants et immigrants : hommes et femmes invisibles, ou bien trop visibles une fois arrivé là où nous sommes. Des boucs-émissaires faciles et éternels, des sans papiers et sans visages. Nous sommes arrivés avec cette force désespérée de ceux qui avaient peu mais qui ont perdu tout. Nous sommes de Géorgie ou de Bosnie, d’Algérie ou de Tchétchénie, nous sommes appelés les autres – même si c’est bizarre de dire les autres dans le monde d’aujourd’hui en sachant que sur terre il y a sept milliards d’étrangers. Nous avons un accent, en général du sud, mais nous pourrons dire aussi quelques mots slaves, de belles phrases latines et roumaines, des mots tendres et un peu tristes de Caucase. Nous sommes comme un miroir où se reflète ce monde.

*

Dans chaque Homme il y a un peu de tous les Hommes. Nos destins sont liés, il n’y a pas une seule ‘patrie‘ ni un ‘sol’ unique, le destin d’un homme peut devenir le destin de nous tous. C’est ainsi qu’on peut, qu’on doit, au lieu de dire eux et ils dire tout simplement nous. Ici, je parle de ceux venus d’ailleurs, que nous croisons dans les rues et les quartiers où nous habitons ensemble, sans savoir quelle était leur vie, quelles ont été leurs histoires et ce qu’ils ont vécu en arrivant ici. Ici, je parle de notre monde, de ce siècle, de nos migrations et de notre désir d’écrire nos vies ensemble. Une chose est sûre : il est triste de quitter sa patrie pour toujours. Mais il est pire de ne pas avoir droit de la quitter.

*

Le meilleur qu’on puisse ramener du voyage, c’est soi-même, sain et sauf. L’Ulysse d’aujourd’hui est malheureux et sans visa. Un éternel étranger, il rode, il est perdu quelque part entre nos frontières. C’est comme ça, la nature ne connait pas, c’est l’homme qui avait dessiné les frontières sur les mers et sur la terre. Peu importe, l’Ulysse est là, parmi nous. Il porte son sac de voyage comme son destin, il est seul mais il n’est pas triste. On le sait : la tristesse est pour les vaincus. Notre étranger veut vivre, tout simplement, il veut devenir comme tout le monde. Marcher et respirer librement jusqu’à son dernier souffle.

Répétons encore une fois – la liberté n’est pas au commencement, mais à la fin.

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